Dissertation Juridique Lintime Conviction Du Jugendherberge

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L’Affaire Dada §

Albert GleizesI

Lorsque ceux qui allaient provoquer le mouvement Dada produisaient isolés sous la seule responsabilité de leur patronyme individuel, à vrai dire rien ne bougea dans la couche dite des milieux avertis. L’opinion qui est aussi une névrose collective ne s’était pas cristallisée sur des éléments éparpillés. Du jour où l’étiquette Dada fut collée sur un ensemble de « productions » tout fut changé. Ce qui était invisible devint visible. Ce qui était connu par quelques-uns le devint par tous. La Presse qui n’avait pas accordé quatre lignes à un individu dada ouvrit ses colonnes à la nouvelle association. Les salons mondano-diplomatiques où se fabriquent les étoiles de la mode spirituelle parisienne suivirent avec anxiété le développement de l’affaire Dada. Les prophètes de la société dite de chez nous — entendez des articles de Paris qui monopolisent l’esprit français — tremblèrent de n’avoir aucune certitude quant aux destinées de ce nouveau prétendant à l’avant-garde des idées modernes.

Cependant de la plupart des articles d’informations écrits sur l’affaire Dada, il ressort la même incapacité à se rendre compte de sa signification. On y traite les dadas de fumistes, d’ignorants, de crétins, on les accuse de chanter la réclame à priori. Nul effort de mise au point, nul désir de comprendre un peu plus loin que les apparences. Seul un article de LenormandII fît preuve de clairvoyance en n’usant pas de ce scepticisme boulevardier et en cherchant réellement la clé de ce mystère sur un terrain logique. Lenormand a certainement donné une explication exacte dans une certaine mesure. Son peu de connaissance des individus dadas, a fait que ses arguments sont restés incomplets. Il a vu les Dadas de loin et a traité avec eux par correspondance. C’est pourquoi il est bon d’étendre le débat par un examen particulier des éléments dominants.

Procédons par ordre. Regardons les agitations Dada par rapport à l’Epoque. Il ne saurait être discutable un instant que nous nous trouvons aujourd’hui à un grand tournant de l’histoire humaine. Dans tous les pays, une hiérarchie, la hiérarchie bourgeoise capitaliste s’écroule, impuissante à ressaisir les rênes du pouvoir. Les événements sont plus forts que les hommes et les hommes sont balottés en tous sens ne comprenant pas grand chose à ce qui arrive. Les partis politiques de l’extrême droite à l’extrême gauche, continuent à s’accuser de toutes les noirceurs. Ils ne peuvent pas arriver à voir que la responsabilité est un vain mot quand il s’agit de l’homme et que des forces supérieures, que les investigations scientifiques ne sont pas parvenues à saisir, agissent beaucoup plus sur l’espèce que toute prétendue volonté particulière. Cette hiérarchie bourgeoise qui a organisé le système économique sur le plan matériel ne voit que ses intérêts de classe menacés. Elle est à tel point impotente qu’elle ne peut plus imaginer un système de soupape à la pression qui augmente dans les bas fonds de son organisme. Au contraire chaque jour elle comprime un peu plus cette pression dont elle ne sait plus le maximum d’élasticité.

Sur le plan matériel cette hiérarchie bourgeoise, est déjà morte, ce qui témoigne d’elle à l’heure actuelle c’est la décomposition de son cadavre. Le mouvement dont elle paraît encore douée, c’est le grouillement des vers qui la dévorent, les lueurs qui empêchent la nuit de s’abattre complètement sont les phosphorescences connues sous le nom de feux-follets.

Précisons un point. Hiérarchie bourgeoise ne saurait être entendu au point de vue démagogique. La rage à classifier crée des cloisons étanches entre les diverses apparences et nos démagogues en profitent pour assurer aux couches inférieures qu’elles n’ont rien de commun avec les couches supérieures. S’ils agissent ainsi pour des raisons de stratégie, c’est admissible mais autrement, s’ils sont assez naïfs pour le croire c’est tant pis pour eux. La bourgeoisie est l’expression d’une certaine tendance humaine à jouir bestialement des réalités matérielles. Et comme le système de répartition de la richesse — conception d’ordre économique — est basé sur l’argent, c’est à la puissance d’argent qu’appartiennent les biens de ce monde. Dans la marée humaine ceux qui ont cette puissance sont en haut, ceux qui ne la possèdent pas mais qui ont néanmoins le même désir de la posséder pour les mêmes buts sont en bas. De sorte que l’esprit bourgeois n’est pas apanage d’une catégorie spéciale mais bien de l’ensemble. Le dernier des ramasseurs de mégots à les mêmes velléités que le financier qui fait la paix ou la guerre, seulement ce qui les sépare c’est une simple question de réalisation.

Ce qui détermine l’effondrement de tout l’organisme social, c’est l’affaissement de la base-argent d’une part, la raréfaction des produits d’autre part. L’inéluctable du cataclysme apparaît clairement. Il n’a rien d’idéologique. Au point de vue conscience humaine c’est tout simplement une rébellion estomacs et une exaspération du désir de jouir. C’est tout le phénomène avant-coureur qu’il nous est permis de constater à l’heure actuelle, dans toutes les classes de cette société décomposée. Un élan vers la satisfaction de tous les désirs physiques et aucun moyen de construction, d’organisation.

Ce matérialisme débordant qui caractérise si particulièrement cette société bourgeoise empêche naturellement qu’on prenne garde sérieusement à la déchéance du plan spirituel, les valeurs de l’esprit étant ce qui compte le moins dans un tel régime et le mot spirituel étant devenu quelque chose de badin, léger, sans importance, vivant de quiproquo et de blague.

Cependant c’est en affrontant la pourriture du plan matériel avec la pourriture du plan spirituel qu’on comprendra exactement le mouvement Dada. Je dirai même qu’il est plus facile de suivre le processus de ce mouvement que celui de la crise matérielle, Son organisme est plus simple que l’organisme des forces matérielles.

Au corps matériel de la hiérarchie bourgeoise qui achève sa décomposition, correspond la décomposition des valeurs spirituelles de cette hiérarchie. Le corps matériel retourne à la poussière, l’esprit retourne au néant. Le mouvement Dada n’est pas l’œuvre volontaire d’individus, il est le produit fatal d’un état de choses.

Donc, il ne saurait être question d’accuser les dadaïstes de manquer de sincérité. En nous en tenant à la conception courante qu’on se fait de l’intelligence, les principaux leaders-dadas sont intelligents, voire très intelligents. Ils ne sont plus très jeunes non plus, ce qui devrait rassurer sur l’honorabilité de leurs intentions.

Ils sont les produits de la grande bourgeoisie riche et nous savons que la richesse donne la possession des biens de ce monde en vue de la jouissance des sens. On ne saurait leur faire porter la responsabilité de leur naissance si le milieu dans lequel ils se sont développés les a frappés irrémédiablement

Intelligents ils voulurent non seulement la possession des biens matériels mais aussi celle des valeurs d’esprit. Avec une habileté de bon aloi on peut, même très jeune, faire figure de bel esprit. La grande bourgeoisie est très flattée de découvrir parmi les siens un homme suffisamment intelligent pour intéresser son intellect pendant quelques temps. D’Edmond Rostand aux dadas il n’y a pas de fossé. C’est toujours le mot, le verbe et la même dénutrition mentale. Les mêmes profès qui se pâmèrent devant Rostand ont déjà un orteil sur le marche-pied de la charrette dadaïste.

Or, dans le développement de l’esprit dada on trouve à l’origine une utilisation adroite de valeurs spirituelles jadis combattues, mais devenues à la mode. Ensuite devant certains élans nouveaux une révélation brusque. L’idée s’incrustant de devenir le premier c’est une folie de surenchère qui se manifeste. Dans ces différentes successions d’états psychologiques on suit également une succession d’états pathologiques. L’abus des jouissances de tous ordres aboutit à des recherches artificielles sensorielles et à des excitations du système nerveux, alcool, stupéfiants. Résultat : la perte totale de tout contrôle sur l’organisme physique.

Avant ce stade, que présente l’individu ? De la souplesse intelligente. Certes, pas de sensibilité particulièrement aiguë, du savoir faire, mais aucun symptôme révélant un tempérament constructeur latent. Durant ce stade et après, il a l’illusion d’être libéré des lois physiques qui nous régissent. Dans l’hypnose des stupéfiants cela est connu, mais que cette illusion se prolonge après la crise c’est plus grave. Le domaine dada s’ouvrit à ce moment. L’impossibilité de construire, d’organiser quoi que ce soit, n’en ayant même pas la confuse présence, cela fit décréter que ça n’existait pas et qu’il n’y avait qu’à faire n’importe quoi sous le masque de l’instinct.

Mais, l’instinct, apparemment, c’est un ordre psychique qui a besoin d’être traduit pour avoir son exécution précise. Dans le règne végétal ou chez des animaux inférieurs ou vivant à l’état sauvage, ordre, traduction, exécution sont simultanés, l’instinct se manifeste libre de toute contrainte. Chez les animaux domestiqués et chez l’Homme empêtré dans des notions, cette simultanéité ne se produit jamais à ce que j’appellerais l’état de veille. Il faut certaines circonstances exceptionnelles pour que l’instinct se libère des contingences, circonstances qui dépendent des événements et qui rapportent tout à coup l’état sauvage. Le désordre des conventions d’ordre pratique humaines ne témoigne donc nullement d’une manifestation instinctive. En aucune manière on ne saurait attribuer ce renversement des valeurs à l’instinct sinon à ce qu’on a appelé improprement l’instinct de destruction qui n’est en vérité qu’une résultante d’un état atrabilaire.

Les productions dans le stade de développement de l’humain ne peuvent pas être instinctives. Au cours de recherches on a souvent des intuitions sans doute, mais qui prennent leur signification uniquement par l’ordonnance constructive. Vouloir retrouver l’instinct par principe c’est exactement comme si un homme âgé voulait par principe retrouver les premiers jours de sa vie. Un individu est retombé en enfance, cela veut simplement dire qu’il a perdu tous ses moyens de contrôle, toutes ses possibilités d’organisation et de construction. Si l’on veut voir une analogie entre les vagissements du nouveau-né et les bredouillements des gâteux, si l’on peut se méprendre sur leurs similitudes, c’est qu’on a perdu toute notion des valeurs.

Les dadas-leaders, je répète, sont intelligents. Il en est parmi eux de cultivés et, en général, ils ne manquent pas d’une certaine finesse, souvent d’ailleurs ils abusent lourdement de cette finesse dont ils ont trop conscience. Egalement, ils sont doués du sens critique. Ce sens critique et cette intelligence les ont toujours fait côtoyer les bonnes tendances, mais leur manque absolu de possibilités constructives les a maintenus dans l’équivoque de ces tendances. Leurs œuvres furent toujours l’équivoque d’un visage dont ils ne concevaient pas la déterminante architecturale. Donnant dans le piège de l’avant gardisme, ils inaugurèrent l’ère des manifestations subconscientes.

Cependant, cette intelligence, cette culture, cette finesse, ce sens critique, ne sauraient être pris comme des facteurs suffisants pour leur accorder une responsabilité plénière. Une certaine suite dans les idées et dans leur exécution qui les caractérise est encore insuffisante. On sait des fous dans des asiles qui conduisent leur folie avec la même logique et qui ne sont pas dépourvus d’intelligence, de culture, de finesse et de sens critique. En les étudiant de près, ce sont certaines manies qu’on remarque dans leur hérédité particulière qu’on retrouve hypertrophiées dans la folie déclarée. Au point de vue pathologique, le cas des leaders-dadaistes est facilement saisissable. C’est leur manque absolu de volonté directrice qui les a voués à l’anarchie spirituelle dans laquelle ils cherchent une justification de leur individualité.

Les seules certitudes qu’ils aient sont les exaspérations de la conception bourgeoise de l’œuvre d’art, essentiellement individualiste donc réservée à quelques inities. Partant de ce principe, ils vont jusqu’au bout et s’enferment en eux-mêmes. La présentation de l’œuvre dada est toujours pleine de goût pour l’œil, qu’il s’agisse des tableaux aux couleurs charmantes, très mode, ou des livres et revues toujours délicieusement mis en pages, selon des ordonnances de catalogues de parfumerie. L’aspect extérieur de ces productions n’a rien qui puisse faire s’insurger qui que ce soit, correction, bonne coupe, jolies nuances, etc...

Les formes employées pour les tableaux ne sont pas révoltantes non plus, les grafitti du dessin sont décents. Les textes sont à tel point impénétrables que rien ne justifierait une indignation. Quelquefois même le choix des mots juxtaposés crée une image vivace et heureuse. Ce qu’ils appellent instinct étant tout ce qui leur passe par la tête de temps à autre il leur passe quelque chose de très bien II n’y a pas plus lieu de s’en surprendre que s’étonner de découvrir dans les accidents de nuages certains rappels d’organisation.

Seulement très rapidement on se rend compte des dominantes qui reviennent en leitmotiv dans les tableaux et les œuvres littéraires. Et le cas pathologique apparaît brutalement. On trouve constamment leurs cerveaux hantés par un délire sexuel et une fringale scatologique. La tare apparaît avec toute son ampleur. Leurs ébats se donnent libre cours autour des appareils génitaux de l’un et l’autre sexe. Il y a une réelle joie dans la découverte qu’ils ont faite de leur sexe et du sexe féminin ! S’ils nient tout à priori il faut malgré cette négation un peu prématurée il me semble, reconnaître qu’ils sont pleins de conviction pour ces ornements dont on fait les enfants et avec lesquels ils font joujou. Ils sont obsédés par les organes de reproduction à tel point que leurs œuvres géniales peut-être, sont à coup sûr génitales. D’autre part, à force de s’attarder dans ces parages, ils ont rencontré, peut-être sans la chercher, une autre source d’inspiration instinctive. Ils ont découvert l’anus et les sous-produits intestinaux, Et leur joie pourtant déjà grande s’en est encore accrue. Passant de leur première constatation à la seconde ils annoncent à tout venant leurs triomphes. Ils font des billes avec la matière fécale, ils galopent dessus, ils fouillent dedans. Cas bien connu des neurologistes, ils confondent les déjections avec les productions du cerveau. Ils emploient le même mot pour désigner deux choses différentes.

La confusion c’est bien ce qui caractérise le mouvement niveleur Dada. Il se mêle à ces substantielles réalités des velléités philosophiques émouvantes. Les penseurs du groupe ont acquis de solides certitudes. Rien n’existe. Tout n’est qu’apparence et convention. Il n’y a pas de différence entre une belle œuvre et une œuvre laide. Rien n’est mal et rien n’est bien. Il n’y a pas de différence entre un complet sur mesure et un tout fait Belle Jardinière, entre un tacot et une belle voiture automobile. Malins, ils s’empressent d’aller au-devant de la critique qu’on pourrait leur faire aisément, d’être illogiques dans la vie courante avec leurs idées, en ajoutant « d’ailleurs nous nous contredisons toujours ». Ils confondent visiblement dans leur système métaphysique l’absolu avec le relatif humain. Mais il est impossible de s’attarder à des discussions sur ce point, puisqu’ils affirment qu’affirmer est une hérésie et qu’il n’y a rien ríen rien.

Toutefois, il est réjouissant de les suivre sur le terrain propagande. Jamais un groupement n’a disposé de tant de capitaux pour ne rien dire, jamais un groupement ne s’est tant remué pour pénétrer le public et ne lui apporter rien. Nous nous retrouvons aussitôt en présence d’une manifestation purement de mentalité bourgeoise où la vanité du tréteau l’emporte sur la consistance de l’idée à soutenir. Ici il n’y a pas l’ombre d’une contradiction. Une logique parfaite dirige les moyens de réclame. Un déclanchement systématique ramène automatiquement les revues et les sarabandes scéniques. Ce sont de tous les humains les dadas qui apprécient le mieux la découverte de l’imprimerie. Ils répandent à profusion leurs revues et leurs livres. Ils ne les vendent point, ils les donnent et ils ont la manière. D’ailleurs ils s’agitent par hygiène. Car ces hommes qui ne disent rien, rien, rien ont la terreur du silence. Ils ne peuvent pas vivre seuls. Ils recherchent la foule dans laquelle ils croient. Ils sont à plat ventre devant elle ou ils se livrent à toutes les bouffonneries pour lui arracher des sifflets ou des invectives. Ils la convient à leurs manifestations et ce qui est plus étrange cette foule vient et leur obéit. Lorsqu’elle se disperse après la séance, les dadas se frottent les mains et disent « grand succès ». Cette foule est composée de curieux et d’éléments boulevardiers très parisiens, arbitres des modes artistiques pour milieux snobs. Ces éléments sont en quête de la « tendance moderne ». La peur de ne plus être modernes les tenaille et ils s’interrogent mutuellement pour savoir ce qu’ils doivent faire. Qu’ils se rassurent et qu’ils enfourchent Dada sans plus hésiter car Dada est moderne, si par ce mot il faut entendre la grande attraction du jour, le « great event of the season ».

A côté des fondateurs du dadaisme, les seuls qui soient logiques avec eux-mêmes et dont le cas mérite attention, sont venues se ranger toutes les victimes de la société bourgeoise intellectuelle. La fièvre de l’époque désaxe des tempéraments inquiets, souvent doués mais qui n’ont pas de moyens de contrôle pour construire ce qu’ils voudraient. Dada qui affirme qu’il n’y a pas besoin de se frapper et qu’on peut écrire n’importe quoi leur enlève du coup toute inquiétude. Comme c’est confortable. Et puis toute une multitude de non-valeurs qui depuis des années et des années ne parvient à rien sortir d’elle-même se trouve justifiée par la tendance nouvelle. Enfin, comme aujourd’hui le problème d’ordre social se pose pour l’ensemble du monde, le problème d’ordre spirituel s’ouvre aussi pour ce total et c’est un afflux dans le piège dadaïste de tous les désemparés de la terre.

Les Dadas ne coordonnent donc plus selon une syntaxe directrice le sens des mots pour organiser les idées. Ils n’ont pas encore détruit le mot lui-même mais ils y arriveront. J’en sais à New-York de plus audacieux ou de plus naïfs qui ont atteint ce sommet. Nos parisiens goûteront quelque jour ce plat lorsque quelqu’un d’eux qui ne sera pas allé en Amérique le leur apportera délicieusement transposé à l’esprit de chez nous. D’ailleurs, lorsque Dada aura trouvé la formule la base génésiaque et scatologique se sera affaissée et le cataclysme apparaîtra.

Dada prétend discréditer l’art par ses agitations. Mais on ne discrédite pas plus l’art qui est la manifestation d’une poussée impérieuse de l’instinct qu’on ne peut discréditer la société des hommes issue elle aussi d’une poussée impérieuse de l’instinct. On ne discrédite pas plus l’art en se livrant à une destruction systématique de ses valeurs qu’on ne discrédite la société par une faillite frauduleuse internationale. Ce qu’il détruit, sans porter la responsabilité de ce qu’il fait, c’est une série de notions et de servitudes qui n’a pas besoin de lui pour disparaître comme ce que détruit sur le plan matériel la hiérarchie bourgeoise c’est sa fausse conception de la répartition des richesses communes. Voilà pourquoi Dada n’est en fin de compte que l’ultime aboutissement de décomposition des valeurs spirituelles de cette hiérarchie bourgeoise décomposée.

Son cas mérite qu’on l’étudié avec attention comme faisant partie de tout ce qui se produit dans l’ensemble, où déjà dans la pourriture du cadavre pousse quelque chose solidement charpenté, quelque chose qui demain apparaîtra bien vivant sur le double plan matériel et spirituel, quelque chose qui n’est ni moderne ni classique, mais bel et bien dans la tradition humaine.

La Genèse des Chants de MaldororIII §

André MalrauxIV

A Monsieur Jacques BrimeurV

Haïssant sa famille, désirant quitter au plus vite Montevideo, Lautréamont vint à Paris à vingt ans, sous le prétexte saugrenu de suivre des cours préparatoires, à l’Ecole Polytechnique. Il prit possession d’une chambre dans un hôtel de la rue Notre-Dame des Victoires, disposa en paquets égaux des livres qu’il immergea dans un coffre, initia à la pratique de la patience par d’austères conseils et referma le coffre.

Puis il commença d’écrire les Chants de Maldoror.

Ayant vécu jusque-là dans l’Amérique du Sud, il savait sans doute l’Anglais, car les assez nombreux clichés dont se tachent les Chants sont presque tous des clichés romantiques anglais, et les auteurs qui semblent avoir eu sur lui une influence : Milton, Lewis, Poe, Maturin (non par les romans dont parle Remy de GourmontVI mais par ses drames) MisckiewichzVII et Byron, puis le marquis de Sade. Lorsque, trois ans plus tard, il prétend initier son notoire, homme placide et sans méchanceté, à l’intelligence des Chants de Maldoror, il écrit : « C’est quelque chose, dans le genre du MaufiecdVIII, de Byron et du Konrad de Misckiewickz, mais bien plus terrible ». Les poèmes qui composent ces chants (pour bien marquer qu’il ne s’agit pas d’un poème, Lautréamont écrit : « j’ai publié un volume de poésies ») sont d’un esthétique conforme à celle des poètes anglais de 1825IX ; ce sont des anecdotes lyriques. Ce sont même quelquefois des anecdotes au sentiment fabriqué : le conseil de protéger ses ongles pendant quinze jours puis de les enfoncer avec jouissance, bave et lenteur dans la poitrine d’un poupon glapissant est d’un sadisme enfantin, d’un baudelairisme d’employé de la Compagnie des Chemins de fer ; et la scène de famille — écrite d’abord sous forme de théâtre — est visiblement façonnée : l’« enfant qui souffre » ayant été utilisé déjà, comment le présenter à nouveau sans qu’il semble un peu usé aux coudes ? En le fanfreluchant d’une famille, d’une sensible famille de figurants qui va souffrir aussi. Les figurants se tiennent mal, et ne vagissent que des expressions sans nouveauté, mais une scène est écrite. Cependant ces traînées de candeur sont rares dans le livre.

Lautréamont mangeait à peine, ne travaillait que la nuit après avoir joué du piano et buvait tellement de café qu’il scandalisait l’hôtelier. Sur un jeune homme, l’effet de cette excitation devait être semblable à celui du haschich. Lautréamont commençait une œuvre, puis s’exaltait et la continuait dans une sorte de frénésie de l’intelligence. Soudain, sous une influence matérielle (froid, faim, etc...) le café cessait d’agir, et l’auteur bâclait un poème qu’il savait ne pas pouvoir reprendre. Cela, accentué par la phrase finale « Voici le moment de revenir parmi les hommesX » est fort sensible dans le chapitre « l’Océan ».

Le premier Chant de Maldoror, sous sa première forme (1868) est un poème dans lequel l’esprit du mal (Maldoror), après avoir refusé d’être sauvé par Dazet, l’esprit du bien, est maudit par lui. Or, l’ami le plus intime de Ducasse avant son départ de Montevideo, s’appelait Georges DazevXI. L’effet est obtenu par la transposition sur un plan supérieur de sentiments qu’il a observés en lui ou ses camarades.

Il écrivit sans doute ainsi, en anathèmes, la moitié du livre, qui alors fut assez proche en effet, de Manfied ; puis il eut l’idée d’un procédé qui a donné à l’œuvre son originalité ; il remplaça toutes les abstractions par des noms d’objets ou, de préférence, d’animaux n’ayant avec les poèmes aucun rapportlogique.

La comparaison du texte de 1868 avec celui de 1874 prouve l’emploi de ce procédéXII. Le nom de Dazet (l’esprit du bien) a été remplacé successivement par :

Poulpe au regard de soie —

Rhinolophe, toi dont le nez est surmonté d’une crête en forme de fer à cheval —

Les quatre pattes nageoises de l’Ours marin de l’Océan boréal —

Crapaud, gros crapaud, infortuné crapaud —

Monarque des étangs et des marécages —

L’Acarus sarcopte qui produit la gale —

Cette dernière variante retourne la conclusion du premier chant, qui était « ...Car tu as un ami dans le Vampire malgré ton opinion contraire. En comptant Dazet tu auras deux amis ». De même dans le passage célèbre : « Il se replace dans son attitude farouche et continue de regarder avec un tremblement nerveux... » (où il désigne un caillou) le caillou a été visiblement substitué à un nom d’être.

Lautréamont transposa encore dans son œuvre, des estampes : le chapitre qui commence par « j’ai vu le créateur... sur une mer de sang... » est la transposition d’une gravure anglaise qui fut très populaire vers 1860 (Lautréamont n’avait que 13 ans, mais une sensation, sans doute lui resta) intitulée « Red DevilXIII. Il a remplacé le nom de Satan par celui de Dieu, et obtenu un effet : d’une originalité de visionnaire — d’une originalité de fou —.

Puis, il relut son œuvre, et en tira un esthétique : à partir du 4e chant, il transpose son sujet, et écrit sur la transposition. Ecrire quatre pages sur les mathématiques en les qualifiant de jeunes vierges n’est pas la preuve d’une insignifiante personnalité, envoyer Dieu écorcher un adolescent dans un « lupanar » et faire raconter cette « atrocité » par un cheveu oublié ne serait peut-être pas venu à l’esprit de Leconte de Lisle, mais n’importe quel gilet-rouge français, avant 1830, avait employé Satan à arracher les yeux d’un nombre long de pâles jeunes filles, et écouté leur âme bianchissime lamenter cette abusive exophtalmie, Lautréamont, le premier, raya Satan et âme, et écrivit au-dessus Dieu et cheveu. Mais, même lorsqu’il donne des résultats aussi curieux, quelle est la valeur littéraire d’un procédé ?

Les idées de J.-K. ChestertonXIV §

A. B.XV

Personne, dans la littérature de l’Europe occidentale, n’a exprimé à la veille de la guerre, cette atmosphère spirituelle particulière dominée par des rêves religieux et mystiques, que l’écrivain anglais J. K. Chesterton. Son influence ne fut point négligeable : cet idiologueXVI nous frappe tout d’abord par sa maîtrise de casuiste et l’originalité de ses conceptions ; mais en même temps, il attire le lecteur par cet humour purement anglais dont se trouvent agrémentés ses romans et ses dissertations, tous empreints d’ailleurs, de sérénité.

Comment faire, se demande-t-il, pour être simultanément étonné de l’étrangeté du monde et s’y sentir bien chez soi ? Car les hommes d’Occident ont besoin d’un romantisme, pratique, d’une combinaison de quelque chose qui soit à la fois étrange et sûr.

Dominé — avoue-t-il — par les ambitions en vogue à la fin du xixe siècle, lorsqu’il croyait, comme tant d’autres, avoir devancé la vérité, il s’aperçut qu’il avait été lui-même devancé par elle de plus de dix-huit cents ans : il venait de découvrir le christianisme. Il avait voulu être original et il ne put élaborer qu’une faible copie, à peine, d’une religion civilisée. Il avait voulu fonder une secte, et quand tout fut prêt, il s’aperçut qu’elle était orthodoxe, De la vérité d’une légende ou de l’erreur d’un système philosophique, il tirait des conceptions déjà connues du catéchisme.

Dans les clubs anarchistes ou dans le temple babylonien, il trouvait ce qu’il aurait pu trouver dans la plus proche église paroissiale. Il est arrivé enfui à comprendre que l’essence de la théologie chrétienne contenue dans le symbole apostolique est la meilleure source d’énergie et de morale.

La science moderne — continue-t-il — adopte comme principe absolu la nécessité de baser toute recherche sur un fait donné précis. Ce même principe, tous les fondateurs des religions anciennes le connaissaient déjà. C’est que le christianisme eut comme point de départ la conception au péché originel, fait qui fut toujours oublié ou contesté par ses détracteurs. Les modernes qui contestaient l’existence du péché, ne contestaient cependant pas l’existence des maisons de fous. Comme autrefois pour juger toute conception ou théorie nouvelle on se demandait tout d’abord si elle était faite pour condamner l’homme à la perte de son âme, ainsi, en jugeant les conceptions et théories modernes, il serait utile de se poser la question si elles sont capables ou non de condamner l’homme à la perte de sa raison. Car c’est de l’inconscience que de prêter du charme à la folie. Aux fous eux-mêmes, la folie apparaît comme quelque chose de très ordinaire et très commun, car elle est très vraie. L’homme qui se croit un coq est pour son propre sentiment aussi simple que le coq. Tel autre qui se croit être du verre est pour son propre sentiment un objet aussi fragile que le verre. Ce n’est que parce que nous pouvons dégager l’ironie de sa folie qu’il est pour nous amusant. Mais lui, du fait que l’ironie de sa folie lui échappe, se fait enfermer dans une maison de fous. En un mot, la singularité n’étonne que les hommes communs, C’est pourquoi on oublie si vite nos romans contemporains qui représentent des fous raffinés dans une ambiance de vide, tandis que nous gardons dans notre mémoire le souvenir des vieux contes sur les hommes communs dans un monde fou.

En somme, on peut dire que les courants philosophiques qui prédominent aujourd’hui, courants qui s’attachent uniquement à poser des problèmes, révèlent par cela même non seulement un trait de folie, mais un trait de folie de suicide. Peut-on s’imaginer un tableau plus effrayant que celui d’une ville où les hommes se demanderaient s’ils existent ? Car on ne perd la raison que par la raison effrénée et non par la fantaisie effrénée. Mais c’est encore une erreur que de diviniser, à l’instar de Nietzsche, la volonté, en la substituant à la raison. La volonté effrénée mène à l’affaiblissement de la volonté. C’est ainsi que les anarchistes ne comprennent pas qu’en condamnant le « tu ne dois pas », ils lui substituent un « je le veux » tout aussi absolu. « Soyez des artistes libres, frayez le chemin », clament-ils, et ils ne se soucient guère de limitations et des lois, Mais l’artiste, par définition, ne saurait négliger les lois et les limitations. L’art n’est autre chose que l’économie, et dans chaque tableau se trouve contenue l’idée du cadre ; qui veut dessiner une girafe, doit la dessiner avec un cou long ; s’il se croit assez libre pour dessiner une girafe avec un cou court il se prive par cela même de la liberté de dessiner la girafe. Du moment que nous rentrons dans le monde des réalités, nous nous trouvons dans un monde de limites, Les limites font l’œuvre d’art, La Révolution française s’est basée sur certains principes bien définis, d’où vient sa durée. La série d’Inconséquences qui caractérisent notre vie moderne découle du manque des principes sur lesquels on pourrait se baser : de là la faillite de la satire. Nietzche possédait de grands dons satiriques, mais il fut en même temps un exemple vivant de cette non-réussite à laquelle est vouée toute vigueur trop abstraite. Nietzche s’élève sur des hauteurs vertigineuses, mais, tout compte fait, il n’atteint que le Tibet. Il dresse ses tentes à côté de Tolstoï, dans le monde du NirvanaXVII.

Ayant compris que le sens profond de la vie relève de la magie, Chesterton oppose le patriote, qui est pour lui le type de l’homme positif, à l’optimiste aussi bien qu’au pessimiste, pris comme des types négatifs. Car le pessimiste est un antipatriote comique, et l’optimiste exclut toute réforme. Seul un patriote mystique peut entreprendre des réformes, car plus son patriotisme est transcendent, plus pratique est sa politique. Ce n’est que dans la doctrine chrétienne que le pessimiste et l’optimiste non seulement se confondent dans une certaine mesure, mais qu’ils existent côte à côte à leur plus haute puissance. Le Christ est un mélange de Dieu et d’homme, et le christianisme, révélant un principe unique, a résolu le problème que le paganisme avait tenté en vain de résoudre. C’est comment l’homme peut conserver l’équilibre. Pour le paganisme la vertu avait été une mesure ; pour le christianisme elle fut le conflit de deux passions en apparence diamétralement opposées. Prenons comme exemple la modestie qui est le centre entre l’orgueil et l’humilité. Ce n’est que le christianisme qui a su séparer ces deux notions et en démêler les extrêmes opposés ; sous certains rapports, le chrétien doit être plus fier que ne le fut le païen. En tant qu’homme, il doit se considérer comme la couronne de la création, mais n’étant qu’un homme il est le plus grand des pécheurs. Tout pessimisme, impliquant une conception du monde sombre et méprisante, devait disparaître. Désormais, nous ne pûmes plus entendre les lamentations lugubres de l’EccIésiaste qui mettait en doute la supériorité de l’homme sur l’animal, ni l’exclamation d’horreur du rapsode grec, nous représentant l’homme comme le plus lamentable des animaux. L’homme était devenu, au contraire, l’œuvre divine destinée à un voyage délicieux sur la terre. Il en est de même pour les accusations contradictoires des ennemis du christianisme relatives à la soumission et à la volonté de combattre. L’Eglise appelait, en effet, les uns pour le combat, et les autres pour la paix ; et les uns combattaient comme des lions, tandis que les autres, les non-combattants, se comportaient comme des statues. Cela veut dire que l’Eglise voulait utiliser aussi bien ses surhommes que ses tolstoïstes qui, dominés par leurs scrupules de moine restaient moines et se répandaient dans leurs justes lamentations sur les cruautés des guerres et sur la monstruosité de la vengeance. Il arrivait que la pure douceur et la pure violence se rencontraient et justifiaient leur union. Le paradoxe des prophètes trouve sa justification dans l’âme de Saint-Louis : le lion sommeillait à côté de l’agneau. Le grand fait de la morale chrétienne ne fut point ce principe qui peut être énoncé par n’importe qui : « ne sois ni fier, ni humble », mais cet autre qui fut en même temps une émancipation : « ici, sois fier, là, sois humble ». Ce fut la découverte d’une nouvelle Mesure. Le paganisme ressemblait à une statue de marbre droite et symétrique. Le christianisme rappelle un énorme rocher ramantiqueXVIII effrité qui chancelle dans sa base sous la poussée la plus légère, et qui pourtant a pu survivre des centaines de siècles parce que ses excroissances extraordinaires aplanies avec le temps, lui assurent la stabilité. Dans la cathédrale gothique, chaque colonne fut différente, mais toutes furent nécessaires. Tout support paraît accidentel et fantastique, tout pilier, plein de gaîté. Ainsi, dans le christianisme, tous les accidents apparents maintiennent l’équilibre.

Finalement, voici la justification de ce que les critiques modernes du christianisme considèrent comme inexplicable, de ces luttes gigantesques pour des questions théologiques insignifiantes, engendrées par un seul mot, un seul geste : il s’agissait parfois de concessions de l’étendue d’un pouce. Mais un pouce est un monde quand on mesure dans l’immensité : c’est là le romantisme magique de l’orthodoxie. Ce fut en même temps la santé, l’équilibre de l’homme domptant les chevaux emballés, et qui les dirige tantôt à gauche, tantôt à droite, et révèle néanmoins dans chaque mouvement la grâce d’une statue et une précision consciente du but.

Je me soumets — conclut Chesterton — au christianisme comme à un facteur d’éducation, vivant, et non point mort.

Le christianisme nous frappe de terreur en nous montrant l’abîme sur lequel nous vivons, mais peu à peu, il apparaît que cette terreur ne nous est que salutaire, car elle laisse une place pour la joie, cette joie que le paganisme avait méconnu. Giotto a vécu dans une cité plus morne qu’Euripide, mais dans un monde plus gai...

La gigantesque figure qui couvre de son ombre l’Evangile s’élève, à tous les points de vue, au-dessus des penseurs de tous les siècles. Le pathétique de Jésus fut naturel, alors que les stoïciens mettaient de l’orgueil à celer les larmes : lui, ne cachait jamais, les siennes. Les surhommes et les diplomates cachent leurs emportements, lui, ne contenait jamais sa colère, mais tout de même il tenait secret quelque chose. Une chose fut trop grande pour que le Dieu errant sur notre terre pût nous la révéler. On serait parfois tenté de croire que ce fut son esprit libre et joyeux.

Chesterton nous absorbe plus qu’il ne nous désarme, et c’est moins par la justesse de .son argumentation que par cette fraîcheur pleine de charme que contiennent ses idées même les plus surannées. Voulant réhabiliter cette maxime qu’avaient prônée les scholastiques : mystica theologia, vera scientiaXIX, il a touché à un des problèmes les plus significatifs de ces derniers temps.

Le théâtre §

G. SéraphinXX

Entre deux Morales

« De l’audace... Encore de l’audace est toujours de l’audaceXXI »

C’était le cri d’un homme.

« Soldats... Du haut de ces Pyramides... Quarante siècles vous contemplentXXII »

C’était le cri du plus grand guerrier et d’un grand homme.

« M… La garde meure mais ne se rend pasXXIII »

C’était le cri d’un Maréchal qui était homme.

« J’y suis… J’y resteXXIV »

C’était le cri d’un autre Maréchal qui était un autre homme.

« Je rendrai la ville que lorsque vous m’aurez rendu mon brasXXV »

C’était le cri d’un commandant de Place... C’était un homme.

Raspail, Pasteur et les savants Chirurgiens et Docteurs

Ce sont des hommes.

Instituteurs, Peintres, Poètes, Chansonniers,

Romanciers et Journalistes qui éclairez les Nations

Par votre instruction... Vous êtes tous des hommes

Agriculteurs, Cultivateurs et Jardiniers qui nourrissez les Peuples

Vous êtes des hommes.

Journaliers, Marchants et Camelots qui vivez honorablement

Vous aussi... Vous êtes des hommes.

Ouvriers et Manœuvriers qui faites vivres les hommes

Par votre labeur... Vous êtes des hommes.

IndembourgXXVI... L’étoile des Boches... Le clou de ma série

Statue de bois remplis de clous... Vous êtes un hommeXXVII

Je viens renaître à la Renaissance pour voir jouer « Mon homme »

Je voulais savoir si je me trompai sur les hommes !

Un Comte qui dans un bal musette

Retire la plus belle grisette

Il en fait la compagne de ses jours

Croyant à son éternel amour.

Il a un domestique de confiance

Le Comte à raison d’avoir méfiance

Il part en voyage et lui dit de veiller

Sur les passe-temps de sa moitié.

Au lieu de rester dans son ménage

La comtesse devient volage

Elle fréquente de sales gigolos

Dans les dancings et les tangos

La pièce « Mon homme » n’est pas digne d’un homme.

Les Apaches qui nous surinent et qui nous volent

Nous, Homme, nous leur retirons leurs noms d’Hommes.

Les Artistes jouent bien. Ils ne sont, pas l’auteur.

La Morale des foyers... Il faut la chercher ailleurs

Je l’ai trouvé... En allant voir jouer le roi nègre MalikokoXXVIII

Qui des Blancs mange la chair et les os.

La pièce a du fond et elle enseigne les cœurs

Sous une richissime Américaine qui cherche le bonheur.

Je me suis désennuyé de Mon homme. Mon homme !

Y-a-bon ! Gare à Malikoko qui mangera Mon homme.

J’arrête ma petite rhétorique,

Au Châtelet vous connaîtrez l’historique

Encycliques §

Renée Dunan

La jeune fille verte. — P. J. Toulet (Emile Paul). — Rien de savoureux comme les romans gaillards perpétrés par des littérateurs à l’âme un tant soi peu tabellionneXXIX. Chacun sait que Louis XVIII, franc-maçon, athée et goinfre, chef du parti jésuite au surplus et capucin en public, comme il fut rabelaisien dans le privé, est un type essentiellement vieille France. M. P. J. Toulet lui ressemble comme un frère jumeau et ce roman : La jeune fille verte, itou.

La Vallée de la Seine. — Henry-JacquesXXX (Fasquelle). — Pendant les heures sombres boueuses et désespérées de la guerre, un Sélène droit aux lieux des combats, dans une machine « cosmoviaire ». Il ressemble physiquement aux humains et peut se confondre avec eux, mais son âme pacifique, logique, humaine, se débat au milieu des absurdités qui sont la trame même de la vie guerrière. Ce livre est une vision incisive, ardente et navrée des réalités ignobles que le verbiage des « professionnels » affirme être de toutes beautés et toutes gloires.

Romulus Coucou. — Paul RebouxXXXI (Flammarion). Une très belle œuvre dont le sourire parfois un peu bruyant ne saurait dissimuler la peine et l’angoisse profondes. Romulus Coucou est un nègre. Un nègre que rien ne désignerait à la réprobation du yankee sans son épiderme. On sait que le citoyen de la libre Amérique hait le nègre jusqu’à le lyncher, pendre, flamber, découper ou hacher lui-même pour des peccadilles dont le blanc ignore le souci. Romulus Coucou souscrira de son cœur d’homme, parce qu’il aime, il souscrira des mille douleurs dont un nègre, dans une société d’esclavage peut endurer le déchirement. Puis, un beau jour, il sera dans un accès de colère populaire irraisonné et absurde, arrosé de pétrole et ars, Chaque semaine, l’Amérique offre ainsi quelques victimes à peau noire en holocauste à la divine civilisation.

Le sacrifice d’Abraham. — Raymond LefebvreXXXII (Flammarion). — Que la guerre ait fait mourir des millions d’êtres qui ne justifiaient en rien cet égorgement et ne se sentaient pas poussés spécialement aux jeux de la mort la plus pouilleuse, c’est un fait navrant mais archi connu dans l’histoire. Ce qui fut spécial à cette guerre récente, c’est l’abaissement moral des gens d’intellectualité raffinée, des savants, des philosophes, des écrivains. En Allemagne, les gros intellectuels firent en bloc un manifeste historique dont la sottise fut inégalée de ce côté où ils agirent en ordre dispersé. Le sacrifice d’Abraham raconte un professeur notoire, qui tombe, par égoïsme bourgeois, besoin de quiétude et vanité, dans la folie furieuse du plus splendide « bochisme ». Il envoie son fils se faire occire, laisse sa fille se faire courtisane, se met à confectionner des mensonges au mètre cube, et finira grand croix de la légion d’honneur.

LiluliXXXIII. — Romain Rolland (Ollendorff). — Une pièce de théâtre probablement injouable, mais d’une lecture aussi divertissante et cocasse qu’Ubu-Roi.

Liluli, c’est l’illusion, jolie fille qui affole tout le monde et détourne de la vérité (chirridi) les pauvres humains ahuris. Grâce à Liluli, a Llop’ils (l’opinion) et à toute une panoplie de drilles et de drillesses dont les modèles nous sont connus, Romain Rolland explique comment on fait battre les peuples, comment on les fait s’entre-occire à grand tumulte et comment les rapaces et les imbéciles s’arrangent pour tirer profit de ces aventures. — Liluli, c’est de l’Histoire —.

Les Poètes contre la guerreXXXIV. — (Le Sablier). — Une belle et savante anthologie où j’ai retrouvé les noms de nos amis : René ArcosXXXV, Georges BannerotXXXVI, Charles BauduinXXXVII, Georges Duhamel, Edouard DujardinXXXVIII, Louis de Gonzague-FrickXXXIX, Marcel-MartinetXL, Georges PiochXLI, Jules Romain, Jean de Saint-PrixXLII, Henriette SauretXLIII, Charles Vildrac, et d’autres que j’oublie. Tous sont ici représentés par de belles œuvres, dignes de durer.

Attente, — Henriette CharassonXLIV, (Nouvelle Librairie nationale). — Ce sont là des poèmes en versets à la façon de Claudel et de Dujardin. La forme en est savante et travaillée, L’esprit en est délicat, inquiet et ardent. On ne saurait refuser à Mme Charasson d’avoir atteint dès ce premier livre, une certaine classicité plastique. Peut-être la recherche d’une phrase concise et mathématique est-elle le but de l’écrivain. En ce cas, Attente serait un Chef-d’œuvre parfait. Mais je ne vis pas dans le passé, je ne crois pas à la pérennité d’une forme de « classique », et je voudrais que l’émotion, dans une œuvre que l’émotion pénètre et soulève fut marquée termes d’une eulogieXLV plus térébranteXLVI. Et je songe à Andréas LatzskoXLVII...

Poèmes à claires voiesXLVIII. — Céline Arnault. — La directrice de m’Amenez’y est une des muses du Dadaïsme. Ce volume serait plutôt dans la « tradition » du cubisme de Jean Cocteau. Il y a là d’exquises choses, de petites merveilles de sensibilité tenue, dansante, cachée et magnétique, dont la lecture est le plus savoureux des divertissements.

Pour don Carlos. — Pierre Benoit (Albin Michel). — Pierre Benoît me semble un romancier « dangereux ». Je conseille aux maîtres du métier de se méfier de ce néo-débutant qui leur damera le pion et le croupion (à quelques-uns !) Pour don Carlos est un drame complexe, vivant, passionné, hardi, gaillard et je pourrais ajouter une bonne douzaine d’adjectifs encore, c’est un compendium de l’art d’intéresser le public.

Ecrit allègrement, avec parfois une touche solide d’homme maître également de ses nerfs et de sa plume, ce livre pourrait permettre à un psychiatre, par comparaison à Kœnismark et à l’Atlantide, de dresser l’Horoscope mental de Pierre Benoît, car il n’est aucun doute que l’auteur soit hanté par les fatalités sexuelles, des amours cléopatriques, des complications de messes noires, et la plus bourgeoise des ambitions d’aventures.

Le miroir des Lettres. — Fernand VanderemXLIX (Flammarion). — M. Marcel BoulangerL, qui fait à la fois l’écolâtre et le dandy, nomme Le miroir des Lettres « la critique chez la portière ». Il lui faudrait de la critique pompeuse — voire clysopompeuseLI à la chantilly. M. BillyLII n’aime pas non plus le « genre Vanderem », et M. des GachouLIII, qui glose à Femina, où M. Vanderem éditionalise, n’a pas caché, dans le style qui lui est particulier, à certifier que l’auteur du miroir des Lettres sentait le fagot, le fagot bolcheviste, naturellement. Ce sont là raisons pour moi d’apprécier ce recueil d’articles parus à la Revue de Paris. J’y notai d’excellentes choses sur Duhamel, Henry Bataille, Rostand et les Cubistes. J’ai constaté avec sympathie que M. Vanderem s’était aperçu du genre critique de BaudelaireLIV. C’est une nouveauté peu répandue encore. Mais je m’étonne que l’immoralité patente : salacité, mensonge, cruauté, qui sert de four à Gothon ConnixlooLV ne lui soit apparue.

Plénitude. — Joseph RivièreLVI (Cahiers Idéalistes). — Ah la belle œuvre ! saine, drue, ample et sonore. La belle œuvre d’un écrivain qui sait également comprendre, sentir et aimer. Plénitude est un des volumes de vers dont la relecture me sera chère et je ne sache pas un poète, qui dans le maniement du vers libre, du vers qui respire et se cambre, se noue et se dénoue comme le nuage ou la mer, atteigne cette majesté intime et familière, cette rythmique et cette Plénitude dans la beauté.

La chanson de Kou Singa. — Jean MarvilleLVII (Bernouard). Des vers de voyageur qui « fabrique des canevas pour les rêves ». Des vers qui sculptent avec des mots les rocailles de rivages africains, qui peignent les ciels polychromes, donnent l’anhèlementLVIII des atmosphères tropicales, le goût des alcools et le toucher des peaux nègres. Des vers qui font songer à Rimbaud, mais sans faire oublier cette personnalité étrange : Jean Marville, un explorateur qui pourrait bien avoir une lueur de génie.

Rythmes et chants dans le renouveau. — Nicolas BeauduinLIX (Povolozky et Cle). — J’ai goûté ce volume de vers avec parfois un peu de honte de me laisser prendre à ces formules classiques, et dansantes comme un branle Poitevin. Des rimes et des musiques gaies, pimpantes, allègres, où l’on entend en sourdine le fuselé des feuillages et la voix nerveuse d’un violon. Tout un « mystère » païen et campagnard dont la grâce certaine, malgré quelques légères tares a toutes les qualités d’un primevère attiédi.

Râteliers platoniques. Poésie Ron-Ron. Pensées sans langageLX.F. Picabia.

Les animaux et leurs Hommes. — Paul Eluard (Le Sans Pareil). — Un talent infini dans cette plaquette, un talent qui s’apparente à celui des faiseurs de TannkaLXI japonaises, Ces poèmes unissent en si peu de mots, tant de sensations que la phrase hésite à se reconnaître elle-même dans les quelques lignes que porte le papier. Et l’on ne sait où est l’image, dans les dessins d’André LhoteLXII, ou dans les vers de Paul Eluard.

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